Saponification à froid : qu’est-ce que cela change vraiment ?

Saponification à froid : qu’est-ce que cela change vraiment ?

Fabrice Turco

« À froid » ne signifie pas fabriquer sans chaleur

L’expression peut prêter à confusion.

On pourrait imaginer des huiles travaillées à température ambiante sans aucun dégagement de chaleur.

Ce n’est pas exactement ce qui se produit.

La saponification est une réaction chimique qui dégage elle-même de la chaleur.

Dans une fabrication à froid, la pâte à savon n’est généralement pas soumise à une cuisson prolongée destinée à accélérer fortement la transformation.

La température reste néanmoins un paramètre important du procédé.

Le terme décrit donc avant tout une méthode de conduite de la saponification, et non une absence totale de chaleur.

Tout commence encore par les mêmes fondamentaux

  • La chimie de base ne change pas.
  • Des corps gras sont sélectionnés.
  • Une solution alcaline est préparée.
  • Les proportions sont calculées avec précision.
  • Puis les deux phases sont réunies afin de déclencher la saponification.
  • Peu à peu, la matière change.

Les triglycérides des huiles réagissent avec la base alcaline pour former notamment les sels d’acides gras constituant le savon ainsi que de la glycérine.

Ce qui distingue la méthode à froid se situe donc moins dans la nature fondamentale de la réaction que dans la manière dont celle-ci est accompagnée.

La formulation précède toujours le geste

L’image artisanale de la saponification à froid peut être séduisante.

  • Des huiles.
  • Un récipient.
  • Une spatule.
  • Un moule.
  • Mais avant ces gestes viennent les calculs.

Chaque corps gras possède un indice de saponification qui permet de déterminer la quantité de base nécessaire à sa transformation.

Modifier une huile ou sa proportion modifie donc également le calcul de la formule.

C’est pourquoi l’artisanat sérieux n’est jamais synonyme d’approximation.

La main réalise le geste. La précision doit l’avoir précédée.

Le moment où la matière commence à changer

Lorsque les phases sont réunies et correctement mélangées, l’émulsion s’épaissit progressivement.

Les savonniers parlent traditionnellement de trace pour décrire un stade où le mélange présente une consistance particulière indiquant que le processus est suffisamment engagé pour poursuivre certaines étapes de fabrication.

C’est souvent à ce moment que peuvent intervenir, selon la recette, certains choix de composition ou de mise en forme.

Puis la pâte est versée dans son moule.

Mais le savon n’est pas encore arrivé au terme de son évolution.

Le moule n’arrête pas la réaction

Une fois coulée, la pâte continue d’évoluer.

La saponification se poursuit.

La température peut elle-même augmenter sous l’effet de la réaction.

Selon la formule, les conditions de fabrication et l’isolation du moule, différentes évolutions thermiques peuvent se produire.

Cela montre une nouvelle fois pourquoi « à froid » doit être compris avec nuance.

Le savonnier ne supprime pas la chimie.

Il lui donne les conditions nécessaires pour suivre son cours.

Puis vient le démoulage

Lorsque le savon possède suffisamment de tenue, il peut être démoulé puis découpé lorsqu’il a été coulé sous forme de bloc.

C’est à ce moment que l’objet commence véritablement à ressembler au savon que nous connaissons.

  • Une forme.
  • Des arêtes.
  • Une surface.
  • Une couleur.
  • Parfois quelques irrégularités qui témoignent du procédé.

Mais malgré son apparence déjà familière, le travail n’est pas terminé.

Commence alors une étape essentielle :

la cure.

Pourquoi faut-il plusieurs semaines ?

Les savons saponifiés à froid sont généralement laissés en maturation pendant plusieurs semaines avant leur commercialisation.

Cette période permet notamment à l’eau contenue dans le savon de s’évaporer progressivement.

  • La barre devient plus dure.
  • Sa tenue évolue.

Son comportement à l’usage peut également changer.

La saponification elle-même est en grande partie accomplie bien avant la fin d’une cure classique ; attendre plusieurs semaines ne signifie donc pas simplement « laisser la soude disparaître ».

La cure est avant tout une période de maturation physique du savon, accompagnée des dernières évolutions de la matière.

Le temps devient une composante de l’objet

C’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants de cette méthode.

  • Une fois façonné, le savon doit encore attendre.
  • Il occupe un espace.
  • Il perd progressivement de l’eau.
  • Sa matière se stabilise et se raffermit.
  • Impossible de comprimer totalement cette étape sans modifier le procédé.

Dans un monde où presque tout cherche à aller plus vite, le savon nous rappelle ainsi quelque chose de très simple :

certaines matières ont besoin de temps pour devenir pleinement elles-mêmes.

Et la glycérine ?

Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la saponification produit naturellement de la glycérine.

Dans une fabrication artisanale à froid classique, cette glycérine reste généralement dans la masse du savon plutôt que d’être séparée par des procédés industriels ultérieurs.

C’est l’une des caractéristiques souvent mises en avant pour ce type de savon.

Mais là encore, il faut éviter les raccourcis.

La présence de glycérine ne permet pas, à elle seule, de conclure qu’un savon conviendra à toutes les peaux.

La formule complète reste déterminante.

Et le surgras ?

La saponification à froid permet également de concevoir des savons surgras.

La quantité de base alcaline peut être calculée afin qu’une fraction des corps gras ne soit pas saponifiée.

Le choix du niveau de surgras appartient alors à l’équilibre recherché par le formulateur.

Mais saponification à froid et surgras ne sont pas synonymes.

L’un décrit principalement un procédé.

L’autre décrit un choix dans l’équilibre lipidique de la formule.

Un savon peut être saponifié à froid et présenter différents niveaux de surgras selon sa conception.

Les huiles sont-elles « intactes » après saponification ?

C’est ici qu’il faut être particulièrement précis.

On rencontre parfois l’idée qu’une huile utilisée dans un savon à froid conserverait simplement toutes ses caractéristiques parce qu’elle n’a pas été fortement chauffée.

Cette formulation est trop simpliste.

La saponification est une transformation chimique.

Une partie importante des triglycérides des huiles réagit pour devenir du savon.

On ne peut donc pas parler des huiles saponifiées comme si elles étaient restées identiques à celles versées au départ.

Une fraction non saponifiée peut néanmoins subsister dans un savon surgras.

Comprendre cette distinction permet d’éviter de transformer un procédé intéressant en argument marketing excessif.

À froid signifie-t-il nécessairement meilleur ?

Non.

Et c’est probablement la nuance la plus importante de cet article.

Un procédé ne garantit jamais à lui seul la qualité d’un produit.

Un savon à froid mal formulé ne devient pas excellent simplement parce qu’il a été fabriqué selon cette méthode.

Inversement, d’autres méthodes de savonnerie peuvent produire des savons parfaitement maîtrisés.

  • La qualité dépend de nombreux éléments :
  • la sélection des matières,
  • la formulation,
  • la précision des calculs,
  • la maîtrise du procédé,
  • la maturation,
  • le contrôle du produit final,
  • et naturellement l’usage auquel le savon est destiné.

Le savoir-faire compte davantage que l’étiquette du procédé.

Alors pourquoi cette méthode nous intéresse-t-elle ?

Parce qu’elle possède une relation particulière avec la matière et le temps.

Elle permet de suivre visiblement la transformation.

  • Huile.
  • Émulsion.
  • Pâte.
  • Bloc.
  • Découpe.
  • Cure.
  • Savon.

Chaque étape laisse progressivement apparaître l’objet final.

La saponification à froid possède ainsi quelque chose de très lisible.

Nous pouvons presque raconter le produit en regardant sa fabrication.

Tradition ne signifie pas nostalgie

Choisir de s’intéresser à un procédé traditionnel ne signifie pas vouloir revenir à une époque où la fabrication était moins contrôlée.

Au contraire.

Les connaissances contemporaines permettent de calculer précisément les formulations, de sélectionner les matières, de maîtriser les conditions de fabrication et de contrôler la sécurité du produit fini.

C’est cette rencontre qui nous paraît intéressante.

  • Un geste ancien.
  • Une connaissance moderne.
  • Une exigence contemporaine.

Façonné par la tradition, affiné par la science.

Ce que la saponification à froid change réellement

Elle change surtout notre rapport au processus.

Elle laisse davantage de place à une transformation progressive de la matière.

Elle conserve généralement dans le savon la glycérine issue de la réaction.

Elle permet de travailler le surgras selon la formulation choisie.

Elle impose une période de maturation avant que le savon soit prêt.

Mais elle ne doit pas devenir un raccourci permettant de déclarer automatiquement un savon supérieur à tous les autres.

Ce serait précisément l’inverse de la démarche que nous défendons.

Comprendre avant de juger.

Observer la formule avant le slogan.

Et considérer le procédé pour ce qu’il est réellement :

un savoir-faire dont la valeur dépend de la précision avec laquelle il est maîtrisé.

« La saponification à froid ne doit pas sa valeur à la nostalgie du geste ancien, mais à la précision avec laquelle matière, transformation et temps peuvent être réunis. »

SHAYKO Grasse
Quand le soin devient une signature.